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Texte musicologique - Rencontres 2003

W. A. MOZART, Grabmusik K.42
Par Guy Gosselin 


Le 27 janvier 1767, Wolfgang Amadeus Mozart a onze ans. Durant les quatre années qui précèdent, il vient d’être reconnu par la plupart des cours et des villes d’Europe comme l’enfant prodige, virtuose du clavier et du violon, improvisateur-né, et même compositeur…Comme toujours avec Mozart, les qualificatifs les plus encenseurs deviennent d’une rare banalité. La «légende» ne fait pourtant que commencer puisque, de 1763 à 1766, de Münich à Bonn, de Bruxelles à Paris et Versailles, et d’Amsterdam à Londres, l’enfant a découvert de nombreux genres et styles musicaux, et notamment dans cette dernière ville, ceux de Georg Friedrich Haendel et de Jean-Chrétien Bach dont l’écriture italianisante est si séduisante. Tous ont été immédiatement perçus, au sens propre du terme, par l’enfant. Jamais aucun compositeur à son âge n’a acquis, certes dans des conditions très pénibles, une expérience musicale aussi profonde et aussi diversifiée.

De retour à Salzbourg, « il ne lui reste qu’à » continuer d’écouter les recommandations (remarquablement avisées) de son père, et travailler la composition en étudiant plus particulièrement cette fois la musique allemande : Carl Philipp Emmanuel et Johann Sébastian Bach, Johann Adolf Hasse,Johann Joseph Fux (dont le fameux traité Gradus ad parnassum), et Eberlin, dont l’histoire a oublié jusqu’au nom, mais dont le talent de contrapuntiste lui valait d’être surnommé le «Bach salzbourgeois». L’enfant note studieusement tous ces exercices sur de petits cahiers annotés par Léopold. Parallèlement, la curiosité de quelques aristocrates de la cour pour ses dispositions lui vaut de recevoir plusieurs commandes au cours de l’hiver et du printemps. Le prince-archevêque lui-même est intéressé de voir les compositeurs en titre comme Anton Cajetan Adlgasser et Michaël Haydn se mesurer au «petit phénomène» autour d’un oratorio. Die Schuldigkeit des erstens Gebots K. 35 (Le Devoir du premier commandement) dont Wolfgang écrira la première partie, sera exécuté le 12 mars 1767. L’Université à son tour lui propose d’écrire la musique d’une comédie latine, Appolo et Hyacinthus, sorte d’«opérette spirituelle» dont la création a lieu le 13 mai. Entre-temps, Mozart s’entraîne, en vue de concerts ultérieurs, à adapter des mouvements de sonates françaises afin de les transformer en quatre concertos pour clavecin (les K. 37, 39, 40 et 41). Enfin, pour perpétuer une tradition d’origine médiévale, celle des dévotions faites durant la semaine sainte devant une image ou devant une sculpture du Saint-Sépulcre, l’archevêque lui demande une musique funèbre, Grabmusik, sous la forme d’une cantate. Le livret, que l’on attribue hypothétiquement à J. A. Wimmer ou à J. A. Schachtner, est un dialogue entre une âme qui est passée devant le tombeau et un ange, avec un chœur de louange conclusif. Les deux solistes se voient confier un récitatif et un air, avec un long duo précédant le chœur final. L’œuvre sera le seul exemple du genre chez Mozart avant les cantates maçonniques de la fin de sa vie. Notons néanmoins que selon les biographes Wyzewa et Saint-Foix, le chœur final aurait été composé plus tard, pour la reprise de l’œuvre lors du carême de 1775 ou 1776.

La cantate s’ouvre sur un récitatif de la basse qui traduit, à grands renforts d’exclamations et de questions affolées, la découverte par l’Ame du corps de Jésus, percé par «l’acier aiguisé» et vidé de son sang. Cette atmosphère sinistrement démonstrative s’enchaîne avec l’Air, qui sous la plume de J. M. Kraus, aurait déclenché tout un complexe typé d’écriture « Sturm und drang », visant à renforcer musicalement le contenu du texte qui décrit les effets dévastateurs des tempêtes, séismes, et ténèbres déclenchés par l’acte impie. Rien de tout cela n’existe chez le jeune Mozart qui se contente d’inscrire régulièrement le cataclysme au sein d’un Allegro en ré majeur, certes solennel et imposant dans les premières mesures, mais qui ne craint pas par la suite de faire vocaliser longuement et bien légèrement, comme dans l’opéra italien (genre que J. A. Hasse venait de réintroduire en Allemagne) l’Ame sur la syllabe spa de spalten (fissurer [les rochers]), et c’est à peine si le tonnerre qui gronde et le feu de l’éclair feront l’objet, dans la partie centrale, d’un traitement plus figuratif.

L’Ange intervient alors pour exprimer une touchante déploration, «Betracht dies Herz – Vois ce coeur», traduit par une Aria expressiveen sol mineur pour soprano et cordes avec, par souci de la couleur sonore, les altos divisés. Mais il renonce cette fois à la coupe traditionnelle, et trouve l’admirable idée d’achever l’air par un Adagio accompagné d’une ponctuation régulière des cordes destiné à mieux décrire la dureté du cœur du pécheur qui s’anéantit dans le repentir et la douleur.

Un récitatif qui fait dialoguer les cordes avec l’Ame ouvre l’Andante en mi bémol majeur; s’y ajoutent les cors pour le Duetto qui contient déjà les gestes d’écriture typiques des futurs grands duos d’opéra, notamment les répétitions de plus en plus resserrées sur des textes différents (prima la musica!) qui aboutissent à des parallélismes de tierces symbolisant l’union. Le chœur final en ut majeur revient à une écriture chorale beaucoup plus traditionnelle, mais dont l’homorythmie continuelle, les quelques sobres modulations, la fraîcheur de la mélodie presqu’exclusivement confiée aux sopranos, et la naïve mise en exergue du mot Jesu sont empreintes d’une telle candeur qu’elle emporte l’enthousiasme immédiat de l’auditeur.

Même si W. A. Mozart est resté extérieur au sujet tiré de la foi chrétienne comme à celui de la mythologie grecque qu’il devait traiter simultanément (déjà) dans Appolo et Hyacynthus, on ne constate pas moins de temps à autre, chez l’enfant de onze ans, un besoin récurrent de vouloir dépasser la simple préoccupation descriptive au bénéfice de la justesse d’expression. Mais, «ce n’est pas encore l’âge des synthèses», et d’ailleurs Léopold songe déjà au prochain voyage. La famille, restée quelques mois seulement à Salzbourg, se remet en route en septembre pour Vienne où les fêtes et divertissements donnés à l’occasion du mariage de l’archiduchesse Marie-Josepha avec le roi de Naples, s’annoncent une nouvelle fois prometteuses pour faire valoir les talents du jeune virtuose.

Guy Gosselin


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