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Archives Texte musicologique - Rencontres 2003 W. A. MOZART - Requiem en ré mineur K. 626 Par Guy Gosselin Bien grand devait être le désarroi de Mozart ce 14 décembre 1790, lorsque, malgré les invitations réitérées des admirateurs argentés des salons londoniens à leur égard, il laissait son ami J. Haydn s’y rendre seul. Il était déjà trop tard. Les dettes s’accumulaient et, depuis la mort de Joseph II le 20 février qui avait entraîné l’arrêt des spectacles et des concerts durant deux mois, la détresse s’était accrue, comme le laisse aisément deviner la terrible supplique adressée le 17 mai précédent à son ami et créancier Puchberg : « Tâchez de faire savoir partout que j’accepte des leçons ». Bien plus, malgré son titre de Musicien de la Chambre impériale, Mozart avait été successivement écarté des festivités pour les fiançailles des archiducs Franz et Ferdinand, fils du nouvel empereur Léopod II, puis surtout des fêtes du couronnement de ce dernier en octobre à Francfort auxquelles plusieurs musiciens de Vienne avaient été conviés. Poursuivi par les créanciers, n’ayant pratiquement plus de logement fixe, accablé au point même de ne plus parvenir à écrire, Mozart avait alors eu un sursaut de désespoir. Au prix des pires transactions pour payer le voyage, il s’était lui-même invité à Francfort, mais n’en avait reçu pour tout honneur que l’offre d’un concert en marge des festivités officielles. Ce véritable abandon s’explique par plusieurs raisons qu’il faut sans doute cumuler pour approcher la réalité. Les principales tiennent incontestablement au changement de régime. Tant que Léopold régnait sur la Toscane, il pouvait mener une politique ouverte aux lettres et aux arts : en 1788, il avait même laissé représenter Les Nozze di Figaro. Mais on sait combien, deux années plus tard, lorsqu’il parvient au pouvoir, le monde était bouleversé, et l’absurde rumeur anti-jacobine du «grand complot» contre les têtes couronnées d’Europe ne cessait d’enfler dans les salons des aristocrates viennois. Léopold II se devait donc de mettre un coup d’arrêt aux réformes de son frère. Ainsi, W. A. Mozart, compositeur des Nozze, fidèle maçon, et désormais criblé de dettes, devenait subitement un personnage trouble qu’il valait mieux écarter. De 1793 à nos jours, les derniers mois de la vie du compositeur ont suscité plusieurs centaines d’ouvrages et d’articles de toutes catégories et plus ou moins scientifiques. Contentons-nous d’en rappeler les quelques éléments nécessaires à la compréhension de la genèse du Requiem. Après avoir accompli sa tâche de pourvoyeur de musique légère et de danse pour le carnaval, Mozart écrit en avril 1791 le Deuxième Quintette en mi bémol K. 614, puis à Baden le 18 juin, l’Ave Verum K. 618, qui marque le retour à une œuvre d’obédience catholique, après huit années de musique maçonnique. Trois commandes successives lui parviennent alors qui lui redonnent une nouvelle fois espoir : - celle d’un opéra en langue allemande, émanant de son ami Schikaneder – ce sera Die Zauberflöte qui sera pratiquement achevé à la fin du mois de juillet. - celle, vers le 15 juillet, avantageuse, d’un opera seria pour le couronnement de l’empereur Léopold comme Roi de Bohême à Prague. Ce sera La Clemenza di Tito sur un livret de Métastase, à la réalisation duquel, le fait mérite d’être souligné, contribue l’élève devenu disciple François-Xavier Süssmayr. - puis, vers la fin juillet, celle d’un Requiem, commande faite par l’émissaire d’un haut personnage désirant garder l’anonymat. Tout mystère est éclairci à ce sujet depuis plus de quarante ans : il s’agissait du comte Walsegg qui avait pour habitude de commander des oeuvres à des compositeurs de renom, de les recopier puis de les faire jouer en son château, allant jusqu’à laisser parfois croire qu’il en était l’auteur. La commande du Requiem correspondait à la mort prématurée de son épouse Anna. On comprendra aisément que Mozart avait tout intérêt à se consacrer avant toute chose aux deux opéras et notamment à celui qui devait lui rapporter le plus grand prestige. Wolfgang, Constance et Süssmayer partent donc à la mi-août pour Prague, et le 6 septembre, l’empereur assiste à la première de La Clemenza di Tito …dans l’indifférence générale. Trois semaines plus tard, le 30 septembre, de retour à Vienne, très épuisé, Mozart dirige du clavecin (Süssmayer lui tourne les pages) la première représentation de DieZauberflöte. Cette fois le succès est au rendez-vous, (l’œuvre est donnée vingt-quatre fois en octobre - au fur et à mesure des représentations, Mozart ne vit que pour elle) mais, ne l’oublions pas, dans un théâtre de faubourg. Entre-temps, il écrit le Concerto pour clarinette K. 622 pour son ami Anton Stadler, et, à la mi-octobre, se retrouve devant la commande du Requiem qu’il envisage désormais, misère oblige, plus sérieusement, mais non encore avec acharnement, comme le laisse parfois entrevoir la légende : il en interrompt en effet à nouveau la composition pour honorer la commande d’une cantate maçonnique (Das Lob der Freundschaft – L’Eloge de l’Amitié) destinée à ses amis, devant lesquels il la dirige le 17 novembre. Trois jours plus tard, la maladie se déclare vraiment. Avec l’aide de Süssmayer et de Constance, il tentera de poursuivre l’écriture du Requiem …en vain. * * * On connaît désormais avec précision l’état d’achèvement du manuscrit ce 5 décembre 1791. Pour ne pas alourdir cette présentation, signalons que seul le Requiem aeternam est complètement achevé. De la suite de l’œuvre ne subsistent majoritairement que les parties vocales et de basse continue. Le manuscrit du Lacrymosa est interrompu dès la huitième mesure, mais exceptionnellement Mozart a écrit les parties de violons et d’altos des deux premières (mentions instrumentales essentielles puisqu’elles confèrent l’atmosphère entière au morceau). * * * Si l’œuvre baigne en majeure partie dans un style baroque italianisant, caractéristique de la Bavière et de l’Autriche de la fin du XVIII e siècle, elle n’échappe pas à la pluralité de styles dont plusieurs archaïsmes sont aisément repérables telles les cadences finales du Kyrie et de l’Hostias. L’écriture musicale de certains passages récapitule ainsi plusieurs générations de traditions diverses tel l’usage du traitement fugué ou pour le moins canonique du Quam olim Abrahaepromisisti (Qu’autrefois Vous avez promise [la vie] à Abraham) qui remonte au début du XVII e siècle. On pourrait en dire autant des quatrefugues, encore que l’originalité du traitement contiguë des Kyrie/Christe en double fugue se confirme à nouveau une fois les quatre entrées traditionnelles accomplies dans un contrepoint volontairement déséquilibré dans ses périodes qui ne doit absolument plus rien à la Scholastique. * * * Dans la hâte de la composition, Mozart emprunte à plusieurs modèles. Le style de Haendel est sous-jacent à plus d’un passage de caractère funèbre et le Requiem en ut mineur de Michaël Haydn, que Mozart connaissait parfaitement, résonne clairement dans le Et lux perpetua de l’Introït. Le compositeur réutilise également plusieurs de ses propres oeuvres. Le thème du «Requiem aeternam» apparaît déjà dans l’Offertoire Misericordias Domini en ré mineur de 1775 (K. 222), et le solo de trombone qui ouvre le Tuba mirum est contenu dans le début du deuxième mouvement des Deuxièmes Litanies du Saint-Sacrement K. 243 écrites à Salzbourg en 1776. Plus intéressants sont les emprunts d’un mouvement à l’autre de l’œuvre qui lui confèrent une évidente homogénéité. Certes, il était d’usage à l’époque de réentendre la première fugue dans le Cum sanctis tuis final. Mais ici le début du Sanctus est également la répétition presque textuelle, dans le tempo Adagio, des premières mesures du Dies irae, et l’écho des étonnantes «cascades mélodiques» du Recordare est encore audible aux violons, juxtaposé aux célèbres Voca me des voix de femmes au sein du Confutatis maledictis. * * * La tiédeur du sentiment religieux dans le Requiem a souvent été soulignée. L’idée de la mort y est sans doute trop présente. On sait par la fameuse lettre à son père datant du 4 avril 1787 quel rapport étroit et sincère le jeune compositeur de trente et un ans entretenait déjà avec la mort : «[…] Je ne me couche jamais le soir sans réfléchir que, le lendemain peut-être (si jeune que je sois), je ne serai plus là […]», et il est fortement probable que dans les toutes dernières semaines de sa vie, Mozart eut l’exact pressentiment qu’il composait le Requiem pour lui-même. |
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