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Editos 2005 Du 25 au 28 août 2005 David et la musique des psaumes par Nicolas Dufetel et Guy Gosselin Depuis trois mille ans, David, jeune berger, vainqueur de Goliath puis roi d’Israël, demeure une source d’inspiration essentielle pour la littérature et les arts des traditions juive et chrétienne. Son histoire, que l’on situe entre l’an 1000 et l’an 960 avant J.-C., est inscrite dans quatre livres de l’historiographie biblique : les deux livres de Samuel et les premiers livres des Chroniques et des Rois. Ces derniers révèlent que le jeune David, originaire de Bethléem, fut introduit dans l’entourage du Roi Saül, premier roi d’Israël dont il était le seul, grâce à sa harpe (ou Kinnor), à pouvoir apaiser les angoisses. Lors de la guerre entre Israël et les Philistins, David abattit le géant Goliath d’un seul coup de fronde. Le roi le porta alors à la tête de ses armées ; le jeune héros devint ensuite le compagnon du fils du souverain, Jonathan, puis épousa sa fille. Saül finit pourtant par le jalouser, essayant même de le tuer, et David fut contraint à la fuite. Proclamé roi à Hébron après le suicide de Saül lors de la bataille de Gelboé, David régna sur l’ensemble des tribus d’Israël pendant près de quarante ans et établit sa capitale à Jérusalem. Son règne fut dominé par les guerres ; elles se soldèrent par nombre de victoires remportées sur les peuples voisins, qui permirent de consolider les frontières du royaume. Lorsqu’il rapporta l’Arche d’alliance à Jérusalem, David rendit grâce à Yahvé en chantant et en dansant « au son des cithares, des harpes, des tambourins, des sistres et des cymbales » (2S ii ; 5). Avant de mourir, il choisit le plus jeune de ses fils pour lui succéder, Salomon, qui allait faire régner une paix durable sur les royaumes unifiés d’Israël et de Juda. Ainsi David est considéré par les juifs comme le véritable fondateur du Royaume d’Israël (le drapeau actuel de l’état comporte toujours le bouclier, ou étoile de David). En 1993 et 1994, la découverte à Tel Dan (sources du Jourdain) de plusieurs fragments d’une stèle araméenne de la seconde moitié du IX e siècle avant J. C. désignant le royaume de Juda par l’expression « maison de David », a relancé la controverse entre historiens et archéologues quant à l’importance à attribuer aux rois David et Salomon, d’autant plus que l’inscription qui y figure recoupe celle gravée sur la stèle moabite du roi Mésha exposée au musée du Louvre depuis le XIX e siècle. Par ces deux témoignages épigraphiques, il apparaît désormais certain que le royaume de Jérusalem, reconnu comme tel, a été fondé par David. Pour les chrétiens, David représente le double idéal royal et religieux préfigurant le Christ, roi et messie. Lors de son entrée à Jérusalem (dimanche des Rameaux), Jésus est acclamé par le peuple comme « fils de David » (Matthieu, xxi ; 9). Symbolisant à la fois le faible triomphant du géant, l’idéal du roi prêtre et conquérant, mais aussi le pouvoir de la musique sur l’âme humaine, David est donc figure à la fois historique et mythique . De ce fait, durant les premiers siècles de la tradition chrétienne, l’iconographie qui lui est réservée est immense, tant par le grand nombre d’œuvres que par la diversité des représentations. Dès la fin de l’Antiquité, David est représenté jeune et imberbe, comme berger ou musicien. Au Moyen Age, il apparaît également en vainqueur de Goliath, puis comme roi, cette fois âgé et barbu, ou encore compositeur des psaumes. Lorsqu’il est ainsi représenté, David joue soit de la harpe (Kinnor), soit du psaltérion (cithare). Il peut encore figurer en compagnie d’autres musiciens dont il est le véritable saint patron. Ce n’est qu’à partir de la fin du xv e siècle que sainte Cécile lui ravira cet honneur. * * * L’importance de David sur la musique tient bien sûr à la composition des psaumes : dans le texte hébreu, près de soixante-dix des cent cinquante psaumes sont dits « de David ». Répartis en cinq livres, ils forment la base de la liturgie juive, mais sont également très importants dans la liturgie chrétienne, et ce depuis les Pères de l’Eglise (notamment saint Augustin), qui les considèrent comme fondamentaux. Toutefois, la diversité des genres littéraires (hymnes, lamentations collectives, complaintes individuelles, dits royaux, écrits didactiques, etc. ) dont ils témoignent ne permet pas de situer tous les psaumes dans une même époque et dans un même contexte. Il est alors historiquement peu probable que David ait écrit tous les chants qui lui sont attribués. La plupart des textes font apparaître un style et un vocabulaire qui indiquent un état de la langue hébraïque bien postérieur à celui de l’époque davidique. Ainsi, le psaume LI mentionne la reconstruction des murs de Jérusalem, ce qui présuppose la destruction de la cité… qui n’eut lieu que cinq siècles après David. On pense qu’il pourrait donc s’agir davantage de dédicaces, parfois même écrites par plusieurs rédacteurs successifs, et dont la datation précise pour la plupart est impossible, puisqu’elles ne contiennent que très rarement des allusions à des événements historiques concrets. Dès l’origine, les psaumes furent écrits pour être chantés et accompagnés par des instruments, comme le suggère l’étymologie (le terme grec psalmos évoque l’action de faire vibrer un instrument à cordes, le verbe psallein quant à lui signifie pincer, tirer une corde d’arc ou d’instrument musical). Psalmos respecte donc l’image de David, chantant et s’accompagnant de son instrument. La liste des instruments devant louer Yahvé figure d’ailleurs dans le texte du Psaume CL. Parmi eux figurent entre autres le kinnor, harpe portative pouvant comporter jusqu’à dix cordes, certainement l’instrument de David, mais aussi les trompettes (chofar), les tambours (tof) ou les cymbales (tsiltsel). * * * L’histoire captivante de la vie du jeune berger devenu roi d’Israël n’a fait l’objet que de quelques récits musicaux. A la tragédie biblique David etJonathas de Marc-Antoine Charpentier (1688) succède l’oratorio Saül de G. F. Haendel (1739), débutant avec la victoire de David sur Goliath. L’oratorio Davidde penitente (Le repentir de David) composé par W. A. Mozart au mois de mars 1785 sur un livret de L. Da Ponte, et qui sera interprété par Arsys et le Concerto Köln sous la direction de Pierre Cao, est en majeure partie une admirable parodie de la Messe en ut mineur inachevée datant de 1782-1783. Elle précède un long silence qui ne sera comblé qu’au XX e siècle par la vaste architecture sonore de l’oratorio d’Arthur Honegger (1921-1923) qui clôturera magistralement les Sixièmes Rencontres musicales de Vézelay. La référence à David s’exerce donc avant tout par la mise en musique des psaumes. Leur célébrité est telle qu’après l’ordinaire de la messe, les psaumes sont les textes religieux les plus utilisés par les compositeurs occidentaux, et ce depuis la formation des mélodies grégoriennes. Les traités anciens, tel le fameux Musica enchiriadis (circa 900), citent de nombreux versets des psaumes. Les textes de ces derniers sont aussi à la base de la plupart des motets de Josquin Desprez, de ceux de Roland de Lassus, de Claudio Monteverdi (Vespro della Beata Virgine, 1610) ou encore de Jean-Baptiste Lully, de Jean-Philippe Rameau et d’Alessandro Scarlatti. Les psaumes de pénitence, notamment, connurent un grand succès à la Renaissance, ainsi qu’en témoignent les nombreuses mises en musique du psaume CL dans les Miserere de Gregorio Allegri et de Josquin Desprez, ou encore le recueil des Psalmi Davidi Poenitentiales (Psaumes de pénitence) de Roland de Lassus. Certains musiciens s’essayèrent même à concilier les traditions juive et chrétienne, tel Salomone Rossi (de son vrai nom Shlomoh Me-ha-Adumin, ca. 1570-1630), qui écrivit une série de psaumes polyphoniques (dans la tradition occidentale) pour l’usage de la synagogue (HaShirim Asher LiSh'lomo - 1623). Benedetto Marcello (1686-1739), quant à lui, réutilisa douze chants traditionnels hébreux dans les cinquante psaumes de son Estro poetico-armonico (1724-1726). La réussite de cette œuvre fut étonnamment pérenne puisque, rééditée par Luigi Cherubini au début du XIX e siècle, Gioachino Rossini usa d’un de ses chants comme thème de l’introduction du grand opéra Le siège de Corinthe (1826). Mais c’est surtout avec la réforme protestante que le psaume devint un genre musical à part entière. D’une part, les réformés ayant suivi la doctrine de Calvin réinvestirent les textes de David, tel Claude Goudimel (ca. 1505-1572 ) qui ne conçut pas moins de trois versions des 150 Psaumes dans la traduction de Théodore de Bèze et la mise en rime de Clément Marot. D’autre part, Martin Luther (1483-1456), très influencé par saint Augustin, commença ses cours à Wittenberg en 1513 par plusieurs études sur les psaumes. Dès lors, les musiciens allemands protestants initièrent une longue tradition de mise en musique dont les Psalmen Davids d’Heinrich Schütz, que les auditeurs écouteront interprétés par les ensembles spécialistes Cantus Köln et Concertino Palatino sous la direction de Conrad Junghänel, constituent le modèle parfait. Matthias Weckmann et Dietrich Buxtehude dont les oeuvres seront exécutées par l’ensemble La Fenice lors du concert d’ouverture et le surlendemain par l’exceptionnel Rare Fruits Concil se réclameront également de cette tradition. Enfin, Johann-Sébastian Bach lui-même citera les psaumes dans deux des six motets, Singet dem Herrn BWV 225 et Lobet den Herrn BWV 230. * * * Pourtant, la mise en musique des psaumes dans leur intégralité connut chez les compositeurs tant protestants que catholiques un certain déclin à la fin du xviii e siècle. Certes, Joseph Haydn ou W. A. Mozart écrivirent des motets ou des vêpres (Vesperae solennes de Dominica K. 321 et Vesperae solennes de Confessore K. 339), et la grande majorité des anthems anglais sont écrits à partir des psaumes (dont trois des quatre Coronation Anthems de Georg-Friedrich Haendel, 1727), mais il fallut véritablement attendre le xix e siècle pour que les compositeurs réemploient les textes attribués à David. Leur traitement s’opérera toutefois dans un esprit tout à fait différent . La valeur poétique des textes est à nouveau reconnue, mais c’est surtout par leur potentiel dramatique suggéré par des images évocatrices (notamment celle de « l’orient lointain » très prisée à l’époque), que les psaumes vont exalter l’imagination de la génération romantique. Félix Mendelssohn (en particulier dans la cantate sur le psaume XLII de 1838) et Robert Schumann furent enclins à exprimer ces fortes visions teintées d’exotisme qui culminent dans les cinq psaumes mis en musique par Franz Liszt. Ce dernier parvient tout particulièrement à rendre les images les plus émouvantes comme « les harpes suspendues aux saules » et les « pleurs que fait couler le souvenir de Sion » dans le Psaume CXXXVII (An den Wassern zu Babylon -1862) et confie, après avoir écrit le puissant Psaume XIII (1855) : « je me suis fait chanter moi-même, et je me suis mis en chair et en os dans les faits et gestes du roi David ». Parmi les textes très fréquemment retenus figure alors le psaume CL (R. Schumann, A. Bruckner, C. Franck) qui rend compte des instruments de musique les plus propices à louer l’Eternel. La majeure partie de ces oeuvres sont cette fois composées pour choeur et grand ensemble symphonique rehaussés de solistes, qui, personnifiant les personnages bibliques, visent ainsi à traduire plus directement l’expression dramatique. Ce type d’ouvrage deviendra une spécificité des compositeurs français dès la seconde moitié du siècle. Citons à cet égard Charles Gounod pour l’adaptation Près du fleuve étranger (1861), Camille Saint-Saëns pour le Psaume XVIII (Noël 1865), César Franck (Psaume CL -1883), puis, au début du siècle suivant, les compositions monumentales de Florent Schmitt (Psaume XLVII- 1904), et d’Albert Roussel, dont le Psaume LXXX (1928) est écrit en anglais. Dès lors, le phénomène va revêtir une dimension définitivement internationale ; parmi les mises en musique les plus remarquées figurent le Psalmus hungaricus (1923) de Zoltan Kodaly ou encore la version hébraïque pour chœur à six voix du Psaume CXXX au sein du De Profundis d’Arnold Schoenberg (1949). Certaines comptent parmi les chefs-d’oeuvre de la musique religieuse, telle la Symphonie de Psaumes pour choeur et orchestre d’Igor Stravinsky(1930), chantée en latin, et célèbre pour l’admirable progression de la contrition à la jubilation déployée au long des trois mouvements. Enfin, après les Chistester Psalms (1965) composés en langue hébraïque par Léonard Bernstein, les psaumes demeureront une source d'idée principale pour les compositeurs de la pensée post-moderne tels que Krzysztof Penderecki, Arvo Pärt et Henryk Gorecki (Sancti tui Domine -1993). Nombre d’adaptations plus singulières jalonnent encore la création musicale d’inspiration psalmique. Certaines ne requièrent que la voix seule accompagnée du piano (les « Biblical songs » de F. Mendelssohn), d’autres, apparaissant dès le XVII e siècle, sont des pièces purement instrumentales, telle La Nativité du Seigneur (1935) pour orgue d’Olivier Messiaen. En 1961, Krzysztof Penderecki écrit Psalmus pour bande magnétique, et, fait emblématique, à l’aube du troisième millénaire, l’intégralité des 150 psaumes bibliques est mise en musique pour orgue par Bernard et Michel Naudy, montrant, s’il en était encore besoin, à quel point, au sein d’une création musicale religieuse pourtant devenue plus épisodique, la littérature d’inspiration psalmique, demeure essentielle. Durant des siècles d’où naquirent tant de chefs-d’œuvre, chaque partition fut en même temps le témoignage de la croyance souvent infaillible des compositeurs aux récits contenus dans les soixante-treize psaumes « de David ». Depuis dix ans, la quête de déchiffrement critique des sources entreprise par les sciences humaines et notamment par les archéologues s’est brusquement accélérée (voir note ci-dessous). La relecture des textes bibliques concernés peut-elle rester en deçà des avancées de la science?... Il n’appartient pas au musicologue de répondre. Notre plaisir de l’écoute, pour n’être pas moins profond à l’audition de la tragédie lyrique d’inspiration mythologique qu’à l’audition du grand opéra fondé sur des faits historiques, demeure, même lorsqu’il opère dans la sphère de la musique sacrée, au-delà de ces transcendantes contingences. Nicolas Dufetel et Guy Gosselin Note : Suite à la découverte, en 1994, de la stèle de Tel Dan, cf. supra le début de notre article. Voir à ce sujet, entre autres travaux, ceux de Baruch Halpern, David’s Secret, Demons, Messiah, Murderer, Traitor, King (Grand Rapids, Eerdmans, 2001) et ceux d’Israël Finkelstein et de Neil Asher Silbermann, La Bible dévoilée (Paris, Bayard, 2002), ainsi que leur étude critique par André Lemaire in « David et Salomon », Les cahiers de Science et Vie, n° 75, juin 2003, Paris, Excelsior Publication S. A., pp 70-77. |
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